Très chère Jany, « ma Jany à moi », comme aimait t’appeler Mathurin,
L’arrivée de nos jumeaux a coïncidé avec le départ de Papi et Mami Dugard. Tu te retrouvais seule et nous avions besoin d’aide : nous t’avons proposé de venir nous donner un petit coup de main. A cette époque nous ne savions pas Nathalie et moi que tu deviendrais notre deuxième maman.
Les superlatifs sont nombreux pour te décrire. En voici quelques-uns.
Cheffe cuisinière. Les légumes étaient rois avec toi, même les moins séduisants : les panais, le chou romanesco, les topinambours, le quinoa… Avec ton imagination, tu faisais d’un plat triste une fête — un peu de poudre de noix de coco pour assaisonner la betterave rouge, une tarte aux endives que les enfants trouvaient délicieux.
Diététicienne. Tu nous as appris les règles de conservation des aliments, les quantités, l’équilibre de chaque repas.
Cultivée. Tu as souvent emmené nos enfants dans des expositions, des galeries et des musées, dans des parcs et des jardins publics.
Nounou. Tu gardais parfois l’un de nos enfants à dormir dans ton appartement de Montmorency ; ils ont passé, je crois, des heures à jouer avec tes poupées anciennes.
Cinéphile. Grâce à toi, les enfants ont découvert de vieux films, les Chaplin, et surtout ce merveilleux dessin animé, Le Roi et l’Oiseau.
Confidente. Tu as su accompagner nos enfants en leur transmettant les bonnes valeurs, en toute bienveillance, de façon moderne et décomplexée : avec nos filles, tu n’hésitais pas à aborder les problèmes de filles.
Écolo. Tu ne jetais rien sans avoir cherché à lui trouver une seconde vie. Tu conservais les filets de fruits pour décorer notre jardin pour les fêtes de l’été, et chaque semaine tu rapportais tes épluchures pour les verser dans notre compost.
Organisatrice. La fête que tu organisais fin juin — tu détestais qu’on l’appelle « la fête de Jany », il fallait dire « la fête de l’été » — tu commençais à la préparer dès septembre, et chaque semaine tu me faisais un compte rendu détaillé des préparatifs.
Élégante. Tu as toujours aimé les habits très colorés, et surtout tes colliers fantaisie, que nos filles aiment tant.
Pilote de course. Lorsqu’on te raccompagnait le soir après ton service, tu démarrais en trombe ta petite voiture. Avec Nathalie, nous avions toujours une petite angoisse : va-t-elle avoir un accident ? Mais tu nous appelais toujours une demi heure après pour nous rassurer.
Rassembleuse. Depuis ta première fête en forêt de Montmorency jusqu’à aujourd’hui, tu as su nous réunir, et malgré ta modestie, tu as toujours fait l’unanimité autour de toi.
Romancière. Tu savais écrire et décrire les mésaventures de tes neveux et nièces. Pour preuve, ce petit livre rouge où tu consignais régulièrement leurs aventures — parfois, sans doute, un peu romancées, mais toujours avec beaucoup d’acuité et de tendresse. Je souhaite d’ailleurs vous en lire la première page.
St Prix — Octobre 1998
Instants privilégiés, manifestations clandestines de tendresse :
Il y a des faits qui ne peuvent pas être relatés oralement. Quand ils sont rares, ils sont précieux, ils méritent le respect. L’écriture est plus délicate que le bavardage.
Elle ne voulait pas faire la sieste. Sa Maman l’avait installée dans la salle de jeux avant d’aller elle-même se reposer. Les amusements avec les jouets ont été vite usés ce jour-là. Elle a grogné, pleuré… Je l’ai descendue en la sermonnant : « Tu n’as pas voulu dormir, tu es fatiguée, tu n’as pas de force pour jouer, et tu t’ennuies ? »
Elle ne se consolait pas. Après un bib d’eau, le moral est revenu…
Elle m’a regardée avec un merveilleux sourire, m’a caressé doucement la joue avant de blottir sa tête dans mon cou. Au bout de quelques secondes, elle s’est redressée pour me sourire encore, me caresser la joue, et s’est à nouveau appuyée contre moi. Une troisième fois, elle a recommencé. Puis elle a terminé par un gros et long câlin.
Il m’a semblé qu’elle avait profité de ce moment silencieux dans la maison, où nous étions les seules éveillées, sans témoin, pour me persuader qu’elle était heureuse avec moi.
Capucine avait presque 11 mois.
Ma Jany à moi, la liste de tes qualités est longue, et pourtant incomplète — nous aurons l’occasion de la compléter tous ensemble aujourd’hui. Alors je te dirai simplement ce que tu aimais nous répéter le soir, quand nous nous quittions après une journée passée à nos côtés :
Merci, merci, merci, merci, merci.